Une lutte pour le pouvoir

Une lutte pour le pouvoir

esprit

Je suis dément.

Et mon esprit est légion.

Je ne me souviens pas de l’instant où les derniers remparts de ma raison ont cédé, ni de ce que j’ai été juste avant. Je ne me rappelle pas davantage les années qui ont suivi. Il existe de vastes plages d’ignorance dans ma tête et quel que soit l’effort consenti, rien ne me revient. J’ignore mon nom. J’ai oublié mon passé. Mon reflet dans le miroir est passé au-delà de ma mémoire. Ce que je sais se résume à bien peu de choses. Je sais que je suis fou ; mais pas là, pas aujourd’hui. Là, je perçois chaque chose ; mon esprit est aiguisé et vif, sensible à chaque émotion et j’ai pleine conscience de ma détresse. Le temps viendra où ma folie reprendra le dessus. Ce n’est qu’une histoire de cycle et, à choisir, je préfère les temps de démence que cette conscience froide de chaque instant. Le temps passe plus vite quand on est fou. Je sais également ce qui m’a mené jusque là. J’en ai un souvenir vague et distant que je distingue plus ou moins bien, comme l’image pâle d’un navire sur l’horizon, malmené par la tempête qui prend forme. Cela ne m’inquiète pas. Je sais bien qu’en ayant eu une vie aussi longue que la mienne, on en vient à occulter certains épisodes de l’existence. Rien de tout ceci ne me ferait céder à la panique. La quiétude qui m’habite est aussi forte que durable. Ce qui pourrait la troubler n’est pas de ce monde. Rien n’est de ce monde. J’en suis l’unique survivant, le seul ambassadeur et le dernier rescapé du naufrage.

Je me souviens qu’au cours de ma longue vie, j’ai été, l’espace d’un instant, un scientifique dont la détermination n’avait d’égal que le talent. Je fus, très jeune, le père de nombreuses thèses admirablement accueillies par mes pairs. Thèse sur les effets de plantes exotiques sur l’organisme, thèse sur la manipulation génétique d’un corps adulte, thèse sur le développement des organes de synthèses, et un grand nombre de foutaises. J’ai été l’un des instigateurs du projet de laboratoire orbital, le pionnier de l’exploration des astéroïdes et le Christophe Colomb du nouveau monde martien. Sous mes yeux, j’ai vu d’improbables organismes naître et grandir et des formes de vie sauvage se développer à l’état primitif. Je fus moi-même le cobaye de mes expérimentations biologiques et génétiques. J’ai subi les premières mutations dirigées de l’Histoire ; j’en suis le père et l’enfant. Et je fus acclamé pour mon implication personnelle.

Je ne connus aucun frein à mes recherches, je ne me heurtai à aucun obstacle. Les territoires inconnus du vivant et de la génétique étaient déroulés à mes pieds et j’y filais aussi prestement qu’une comète traverse le ciel. Je maîtrisais toujours plus d’aspects de la biologie humaine, de ma propre biologie et je la développais chaque jour. Je n’eus très vite plus rien d’humain et tandis que la Terre me rejetait, Mars devenait mon nouveau foyer, cerné de villes-laboratoires et peuplé de mes confrères compréhensifs. Mes travaux y connurent un avancement non négligeable et les découvertes qu’on y fit restèrent sur la planète rouge. Les Terriens ne pouvaient pas comprendre. Personne ne pouvait nous comprendre.

Un siècle de recherches acharnées et de travail quotidien ininterrompu nous amenèrent à l’aube d’un genre nouveau dont j’étais le guide. L’hostilité de l’environnement nous contraignait à vivre dans le sous-sol, à l’abri de la chaleur atmosphérique, et à faire toute expérimentation nouvelle sur nous-mêmes, à défaut d’animaux plus dispensables. Accaparé par mes recherches, je ne me rendais même pas compte de mon âge.

Nous étions devenus moins hostiles aux altérations diverses, plus ouverts à l’invasion de cellules étrangères. Et malgré l’investissement sans faille de mes compatriotes, je demeurais le plus dévoué à notre cause. Et mon dévouement était infini. Je ne m’investis pas, je me sacrifiai. Ce que les dieux de la planète bleue punissaient, ceux de la planète rouge l’encensaient et le louaient. La corruption de mon humanité, davantage que celle des autres, fut récompensée lors de l’explosion qui eut lieu à la veille d’une nouvelle expérimentation en sous-sols. C’est ce jour-là que le début de ma seconde existence commença, le jour où nos bâtiments s’écroulèrent sur nous, me laissant comme seul survivant sous des tonnes de gravats.

Personne ne vint jamais chercher les corps. Je n’entendis aucune patrouille percer le silence de l’atmosphère martienne. On ne se souciait pas, sur Terre, de ce qui se tramait sur Mars. Je demeurai là, seul dans le noir, indéfiniment.

La faim me tordait le ventre, la soif me déchirait la gorge. En revanche, la solitude me plaisait et l’étroitesse de ma caverne me convenait mieux qu’aucun autre habitat. J’eus si faim que l’idée de dévorer mes doigts effleura mon esprit chancelant. Que je le fisse pour les voir se régénérer quelques heures plus tard ou non, je ne me souviens pas. Peut-être ne fut-ce qu’un rêve. Peut-être pas. Ma mémoire est troublée sur ce point. Même si cette torture était permanente, je ne constatai aucune détérioration de mon organisme. Le manque de nourriture et d’eau me fit dangereusement frôler la folie mais je demeurai en vie, incapable de mourir. Eussé-je atteint l’immortalité tant recherchée ? Les premières années furent les plus longues.

Les raies de lumière qui parvenaient jusqu’à la cavité ensevelie dans laquelle j’étais enfermé me permettaient d’apprécier les nuits et les jours qui passaient. Je n’avais pas compris que je vivais également sans air depuis que les installations de recyclage étaient hors d’état de fonctionner ; l’étanchéité de la structure était un lointain souvenir.

La démence approcha dangereusement à cette époque. Je ne concevais pas de vivre plus longtemps dans cet espace qui s’était encore réduit suite à quelques effondrements et éboulements. Pourtant, les années passaient, les jours se comptaient par milliers. Je demeurais en vie même si je dénotais un affaiblissement de mes membres. Je perdis le compte au-delà de dix mille jours. Ma tête était trop emplie de chiffres et de réflexions obsolètes et vaines. Et je sentais bien que mon corps voulait déclarer forfait. Je m’en étais rendu compte quand, allongé depuis plusieurs mois, j’avais voulu me lever et n’y étais pas arrivé. Aucun muscle ne répondit à mon ordre, aucun nerf ne le transmit. J’étais figé dans cette position, prisonnier dans cette cavité, enfermé dans mon esprit devenu trop étroit pour mes pensées. Je ne comptais déjà plus les années depuis longtemps. Pourtant, elles passèrent. Les années formèrent des décennies. Les décennies formèrent des siècles. Et les siècles, des millénaires.

Ma pensée, réduite à bien peu de choses, ne fait que tourner en rond. Je n’ai plus conscience d’avoir un corps. Je ne peux garantir son intégrité ni sa présence. Même si cette terre est stérile, les bactéries que nous y avons amenées avec nous ont dû faire leur office. Je n’existe plus, du moins selon le sens scientifique attaché à la notion d’existence. Pourtant, je pense. Aucune réflexion n’agite cette pensée, dernier vestige de ce que je fus jadis. Je pense mais je ne réfléchis pas. Je me souviens mais je ne réfléchis pas. Je peux revoir l’origine de tout ceci, encore et encore, pour en arriver au stade où je suis et faire sans cesse le même constat. Je suis mort et vivant à la fois, sans corps, sans intelligence. Peut-être ne suis-je plus qu’une conscience errant dans les ruines d’un bâtiment, un feu follet qui flotte dans le vide. J’ignore même si l’Humanité est encore là, sur Terre, à continuer son existence futile. Ici, ma vie n’a pas de fin et elle est trop longue pour que j’en distingue le début. Et je suis immortel. Je suis dément. Et mon esprit est légion. Je ne me souviens pas de l’instant où les derniers remparts de ma raison ont cédé, ni de ce que j’ai été juste avant. Je ne me rappelle pas davantage les années qui ont suivi. Il existe de vastes plages d’ignorance dans ma tête et quel que soit l’effort consenti, rien ne me revient. J’ignore mon nom. J’ai oublié mon passé. Mon reflet dans le miroir est passé au-delà de ma mémoire. Ce que je sais se résume à bien peu de choses. Je sais que je suis fou.

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