L’âtre et la goule

L’âtre et la goule

    Le silence de la taverne, ponctué de ricanements et de toussotements, fut rageusement déchiré par les applaudissements tonitruants et les tumultueuses clameurs qui surgirent à l’arrivée du Seigneur Krom. Les ménestrels, armés de luths, de psaltérions ou de bendirs, entamèrent leur gigue et tandis que certains convives, entraînés par le rythme soutenu des instruments, se laissaient déjà ravir par la liesse générale, nous accueillîmes, avec Eldon, notre ami d’une accolade fraternelle empreinte d’une puissante ferveur cultivée par les années d’histoires et de gloire.
    « Votre table n’attend que vous, mon Seigneur, lançai-je en désignant le fond de l’auberge. La chaleur de l’âtre est vôtre !
    — La chaleur humaine a supplanté celle des braises, répartit finement l’intéressé sous le joug de la surprise en saluant Eldon avec enthousiasme. Qui donc vous a informé de ma venue ? s’enquit-il ensuite, le sourire aux lèvres.
    — Les rumeurs de nos contrées et la complicité du calendrier sont les seules coupables, répondis-je encore alors que nous nous dirigions tous trois dans le fond de la pièce
   La porte de la taverne s’ouvrit à nouveau, laissant apparaître Groth, visiblement essoufflé et malmené par les rafales mordantes de l’hiver. Il toisa hâtivement l’ensemble de la salle commune puis, nous ayant repérés, entreprit de nous rejoindre, refusant poliment mais non sans gêne les incessantes demandes de la horde de danseurs improvisés qui souhaitait ardemment l’embarquer dans la gigue frénétique.
    Les joues empourprées, il s’installa laborieusement à notre table, confus du retard. Hilares, nous le saluâmes chaleureusement.
    — Je suppose qu’un nouveau caprice de votre dame est à l’origine de votre manque de ponctualité ? questionna Eldon d’un ton faussement inquisiteur.
  — Si vous saviez comme je commence à regretter ma jeunesse, rétorqua Groth en reprenant difficilement son souffle.
   — Voilà maintenant une vingtaine d’années que nous arpentons le monde, affirmai-je en faisant malicieusement mine de réfléchir. Nous avons combattu des bandits véreux, des skavens terrés dans les bas-fonds de villes obscures, des liches toutes plus épouvantables les unes que les autres, des hydres et des dragons contre lesquels nous avons échappé à la mort au moins autant de fois que comportera cette taverne d’hommes ivres d’ici peu, des sorciers avides de pouvoir dans les tréfonds des plus lointaines forêts et pourtant, continuai-je en prenant lâchement le Seigneur Krom à partie, mon bon Groth, jamais nous n’avons eu affaire à une créature plus féroce que votre dame.
   — Voudriez-vous que l’on vous en débarrasse ? enchérit promptement Krom. Si la prime est à la hauteur du risque, nous sommes vos hommes !
    — Inutile, objecta Groth, je n’aurais pas de quoi vous payer. C’est l’une des conséquences d’une telle union, plaisanta-t-il ensuite. Peut-être aurais-je dû me marier avec une goule.
    — N’est-ce pas déjà le cas ? ironisa Eldon tandis que le festin arrivait sur notre table au milieu des éclats de rire.
    — Seigneur Krom, lançais-je avec véhémence une chope à la main après le départ du tenancier, votre présence nous réjouit ! Sachez que voyager à vos côtés demeure un honneur indéfectible que le temps et les épreuves ne sauront faire vaciller !
    — La dame de Groth n’y pourra rien non plus ! compléta Eldon en levant également son bock devant le malheureux résigné à subir les traits d’esprit.
    — L’aventure reprend, déclarai-je dans un souffle de mélancolie en direction de Krom.
   — Elle ne s’est jamais arrêtée, corrigea-t-il, me gratifiant de l’esquisse d’un sourire et d’un clin d’œil discret. »
    Les quatre chopes s’entrechoquèrent, faisant retentirent au milieu de l’allégresse, le son éternel de l’amitié.

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